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Petite conversation entre sœurs ce matin.
Grande nouvelle : ma sœur est dispensée d'aller travailler jusqu'à nouvel ordre, je suis rassurée.
Nous avons évoqué nos souvenirs d'enfance : une maison, un grand jardin agrandi de celui des voisins : il n'y avait pas de clôture.
Les groseilles mangées sur le groseillier, encore chaudes, avec ce petit goût acide qui agace les papilles ; les feuilles d'oseille chipées à même le sol ; les cerises, les pêches toutes cueillies sur les arbres.
Le cognassier au fond du jardin : nous avions chacune notre branche et nous y lisions les Sylvain et Sylvette (que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître !)
Les grandes tablées sous le tilleul, l'été, ou sous la tonnelle, avec les cousins, les oncles, tantes, grands parents.
Les hautes herbes au fond du jardin et les mûres sur les ronces.
La liberté totale d'aller et venir dans cet espace.
La liberté totale d'organiser notre emploi du temps : pas d'activités encadrées, minutées. D'ailleurs, il n'y avait pas « d'emploi du temps » ni « d'organisation » : que ces mots sonnent étrangement en ces temps où chacun n'a plus d'activités à l'extérieur, d'emploi du temps minuté, mutilé, tronçonné, en miettes d'heures, d'organisation à mettre en place. Que ces mots raisonnent fort « logique managériale »... comme si (et pas comme si d'ailleurs, c'est un fait), nous avions intégré la logique de l'entreprise à nos vies, aux vies de nos enfants.
Nos parents ne nous imposaient rien, ne proposaient rien : nous avions l'espace et le temps à notre disposition, totalement.
Nous n'avions pas l'idée l'instant d'avant de ce que nous allions faire l'instant d'après : ce n'était même pas une question. Nous suivions le fil de nous-mêmes, seules ou bien ensemble : broder, dessiner, courir, dessiner des univers avec des cailloux cueillis dans l'allée, jouer au ballon, faire du vélo, aller lire dans le cognassier, épier les poules dans la chaleur du poulailler, cueillir des coquelicots...
Retrouver cette simplicité qui nous conduisait d'instant en instant...
C'est sans doute un des défis de ces heures qui s'offrent à nous en ce moment (pour ceux dont les conditions de confinement ne sont pas trop épouvantables...et il y en a, nous le savons tous, et il y a des courageux qui sont sur le pont, chauffeurs de bus, routiers, caissiers, soignants, au masculin comme au féminin et qui n'ont pas le temps de faire ce retour dans le passé...)
Il y avait un jardin...

Encre Mauve, 30 mars 2020