madeleine

Douze ans que j’ai commencé à apprendre la technique de l’icône. Bien sûr, j’avais peint avant ; pour moi, sans prétention.
Mais je n’ai jamais « fait » les Beaux-Arts : mes parents n’avaient pas imaginé pour moi de métier aléatoire. Les ayant vu peiner, trimer, il m’a semblé naturel à l’époque de ne pas les contrarier, de ne pas ajouter de l’inquiétude à leurs difficultés de vivre. J’ai donc suivi la voie qu’ils avaient choisie pour moi : étudier l’économie et l’enseigner. Avec le droit et la comptabilité. Pendant près de quarante ans.
Je ne me suis jamais vue comme une artiste, même si j’ai cultivé une part de folie, une part de rébellion ; j’aime cette phrase de René Char : « hâte-toi de transmettre
ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance » René Char avec qui l’une de mes tantes correspondait ; je l’ai su. Plus tard.

Alors, face à la pratique artistique, sachant ce que l’effort et l’entraînement veulent dire, formatée à croire que ce sont les études, les examens qui valident la possibilité de continuer dans une voie, je ne me suis jamais sentie légitime. Pas autodidacte, mais formée sur le tard, de stages en stages, d’atelier d’initiation en atelier d’initiation. Toutes techniques, calligraphie, collage, mandala, et puis iconographie. Dans le désordre en fait, tout ça ! En parallèle parfois.

Et pourtant, toujours ce sentiment d’être novice.
Toujours le sentiment que je ne sais rien, que rien n’est acquis.
Et tant mieux en somme.
Devant l’icône à écrire, c’est presque une bénédiction.
Rien n’est acquis. L’icône se donne à nous à la mesure où nous nous donnons à elle.
Rencontre amoureuse. Face à face de vérité ; exigeant, mais tendre. Ecrire une icône nous révèle à nous-mêmes. Avec douceur. Parce que pour écrire une icône, c’est le temps du pinceau qui s’impose, le temps du mélange des pigments entre eux avec la tempera, le temps des allers retours du regard entre le modèle que l’on a choisi et le dessin que l’on a réalisé sur sa planche.

Écrire une icône nous révèle nos imperfections, nous confronte à nos limites, nous rend humble, d’autant plus humble que l’on imagine que l’on n’est pas légitime parce qu’on n’a pas eu un parcours artistique.
Parce qu’on ne parvient pas à se définir artiste. Parce que derrière le mot artiste, on a en tête des Victor Hugo, des Modigliani, des Léonard de Vinci, des grands quoi. Pas ces petites grenouilles qui n’enflent pas toutes, mais qui tout de même sont grenouilles !
Ne vous méprenez pas: c'est beau une grenouille; elles emplissent les soirées d'été de leurs chants sans lesquels l'été serait orphelin. Comment dire sans me mettre à dos, ceux et celles qui osent se définir artistes?
Ou alors, il faudrait redéfinir ce qu'est un artiste, car ce mot a tant été gavauldé par les prétentieux et les faiseurs de vent. Mais ce n'était pas mon propos initial!
Ce sont donc gentilles grenouilles pour la plupart, traversées par une intuition venue du fond des âges et qu’elles déclinent avec les talents qui sont les leurs. Comme le sculpteur a l’intuition de la future statue en contemplant son bloc de marbre, sa bille de bois. Sauf que pour la plupart d’entre elles, ce n’est pas un bloc qui est à travailler, mais une montagne entière, pas une bille, mais un sequoia géant. Alors l’œuvre peine à venir. Ou plutôt la reconnaissance par ses contemporains, car certaines des grenouilles ont un véritable talent, mais elles ne savent pas comment se vendre, attirer l'attention sur ces oeuvres pour lesquelles, parfois, elles sacrifient leur confort, leur tranquillité d'esprit.
Et pourtant la grenouille ne parvient pas à se reconnaître autre qu’artiste. Et au fond, elle a raison. Mais sa vie entière ne suffira pas à ce que les autres la reconnaissent en tant que tel.

L’icône guérit du besoin, ou de l’envie de se définir artiste. Surtout si on n’a jamais pu s’attribuer ce qualificatif. Quel repos et quelle joie !
Car l’écriture d’icône nous renouvelle, nous dénude, nous décape, nous révélant que nous sommes balbutiants devant ce plus grand que nous que nous osons représenter. Présenter aux autres. Pour qu’ils puissent prier devant ; être visités.

Devant l’icône à écrire, devant chaque nouvelle icône à écrire, se sentir vierge. Avec le même émoi que l’amoureuse pour sa première nuit. Comme si chaque fois était une première fois. Car chaque fois est une première fois. Chaque première fois est impressionnante. Mais le renouvellement de ces premières fois installe, d’icône en icône, la paisible confiance que la main, les yeux, le cœur seront guidés pour aller de l’image à la ressemblance. Sans que l'on sache comment.

Et l’icône s’écrit. À travers nous.

MC 19 avril 2018 À suivre...