30176869_10215719855131958_554340884_oLa liberté des chats.

Juchée sur une porte, la dernière arrivée contemple le monde. Hauteur de point de vue !
Elle est restée là cinq minutes, comme peuvent le faire les chats, sur cette tranche de porte de quatre centimètres de large. Les deux autres, enroulées, laissent passer le temps.
L’une est blottie contre moi, je sens sa chaleur irradier comme une chaufferette, l’autre plantée au beau milieu d’un canapé, coussins à gauche, coussins à droite, dort à coussinets fermés.
Liberty la bien nommée est ma vigie. Elle est redescendue de ses hauteurs pour s’installer sur le bahut à un mètre du sol. Elle regarde fixement au-dehors. Sans doute voit-elle quelque oiseau, puisque j’ai la chance de vivre dans un lieu où il y en a encore.

La présence de chats est source d’étonnements, d’amusements, d’apaisements.
Liberty, toujours elle, a l’habitude de venir m’apporter un jouet fait de bolducs noués ensemble pour que je joue avec elle. Assise à mon bureau ou dans un fauteuil, j’entends sur le sol, le frottement du bolduc qu’elle attrape dans sa gueule et traîne jusqu’à moi. Elle me regarde. Attend. Patiemment. Et lorsqu’enfin je me décide à attraper le ruban, elle saute pour l’attraper à nouveau. Je me lasse avant elle !

J’ai libéré Liberty, j’ai ouvert la porte : dehors est si attirant, elle ne résiste pas. Je laisse la porte ouverte : la chatte des voisins est un chat de race, un bengal. Je viens d’en regarder les prix. Et bien, c’est un placement. Tout à fait cohérent avec le regard supérieur que son maître promène sur le monde alentour. On le sent penser « tous des cons » ! Un bengal, premier prix 700 euros et ça peut aller presque au double du prix.
Cette peste de chat est donc, du fait sans doute, de son hérédité de chat de luxe, ou pas, très agressive. Prête à l’attaque. En permanence. Au point de courser mes bêtes jusque dans mon salon.
Ce qui n’émeut absolument pas mon voisin lorsque je lui en fais part, ni sa mère qui m’a conseillé de vivre fenêtres closes si je ne voulais pas prendre de risque. Quelle conne ! Si, si, quelle conne !

Liberty est aussi un chat trait d’union. Elle sort, mais pas longtemps ; rentre vérifier que la maison est toujours là, mange trois croquettes, ressort. Trait d’union entre l’intérieur et l’extérieur. Fluide toujours dans ses déplacements. Dehors, je l’observe : elle joue à chat ! L’instinct lui dicte les gestes et attitudes de toujours ; pour le moment, elle ne m’a ramenée qu’une feuille morte. J’appréhende le jour où ce sera une mésange…

Vie de chats. Vie au milieu des chats dans ce silence propre à eux.
Ils me font du bien.
Des petits riens. Du concentré de vie.
De ce mystère qui ne cesse de m’interpeller, de me creuser, depuis si longtemps.

Dire que je me rapproche du cœur de ce mystère serait faux. Il n’y a pas de cœur, pas de centre à proprement parler. En tout cas, pas de centre extérieur à soi. Il n’y a pas d’extérieur d’ailleurs. Il n’y a que des facettes toutes différentes de cette même pulsation qui s’exprime, se déroule, au fur et à mesure que s’écoulent nos vies, les vies de tout le vivant. Tissu souple, lâche ou resserré, brodé de l’empreinte de nos présences, une étoffe qui nous relie tous sans que nous en ayons conscience.

Nous sommes à la fois le tissu et les broderies du tissu.

Revenir à cette source de l’être que j’appelle mystère parce qu’elle est insaississable, non pas qu’elle n’existe pas, mais plutôt qu’elle n’existe que tant qu’on ne l’attrape pas, tant qu’on ne la fige pas. Car dès que l’on croit l’avoir attrapée, elle est déjà tarie. Elle n’est nulle part où on l’enferme, dans aucun système mathématique, physique, religieux, philosophique. Même si chacune des tentatives d’explication recule les limites de notre ignorance, élargit notre compréhension.

Mais qu’est-ce qu’une compréhension qui ne serait que mentale ? Que sont ces beaux systèmes tricotés par nos mots, nos phrases ?
Ils aplatissent, affadissent, enferment.
Intelligence froide.
La réalité n’est pas là.
Nous ne faisons que de tenter de nous rassurer, de trouver la cohérence, répétant des mots, vides. Puisque la vie n’est pas dans les mots.
L’homme a un intellect, il cherche à s’en servir. Mais il a perdu le mode d’emploi. Il a perdu la clé. Alors il s’occupe. Il occupe le temps. Il s’occupe la tête. Trompe son ennui. Meuble le vide. L’absence de sens qui le taraude et qu’il aimerait bien trouver.

Ah….être un chat. Grimper sur une porte, comme ça, pour le plaisir. S’y installer. En descendre. Aller musarder au milieu des primevères. Dormir : il faut bien se reposer. Aller chercher le jouet en bolduc. Jouer. Dormir à nouveau. N’avoir pas de repères temporels et s’en trouver fort bien. Se contenter de vivre et de mettre au service de la vie ce que l’on sait faire de mieux.
Parce que cela nous donne de la joie, cela nous nourrit. Et nous donnant de la joie, nous nourrissant, pouvoir nourrir les autres, les réjouir, ceux qui sont proches ou bien lointains – maintenant par la grâce de notre technologie.

Il n’y a rien à comprendre, pas de sens à trouver : nous sommes à la fois le mystère et à l’intérieur de lui. Le temps de notre vie. Pour l’après, il sera temps de voir !

 

Encre Mauve 4 avril 2018