30070242_10215711072832406_33231018_oSe laisser porter par le temps qui passe. Ne pas trop remplir son agenda. Ne pas le remplir du tout, c’est encore mieux.
Se rendre disponible.

Personne n’appelle ? Personne ne vient ?
Faire face à cette blessure d’abandon qui attend la moindre occasion pour se rouvrir et saigner. Se regarder en train de s’apitoyer sur sa solitude alors qu’elle a été choisie cette solitude : le temps est passé d’accepter des invitations à dîner, à danser alors qu’elles ne sont pas si tentantes que ça, pour ne pas être seul.e.
Parce que cette solitude fondamentale, même bien maquillée sous des apparences de dîners mondains, d’expo partagées, de week ends ailleurs, cette solitude est toujours là.

Ne pas meubler le silence par le bruit permanent d’une radio, de vidéos, fussent-elles, au choix : drôles, instructives, édifiantes. Laisser le silence occuper l’espace. L’apprivoiser. Comme un ami d’enfance.
Lui permettre de mettre en relief les chants d’oiseaux du printemps, tout affairés à construire les nids.
Mesurer cette chance folle de goûter au silence, lorsque tant vivent dans des villes, voire des bidonvilles, connaissent la promiscuité, ou bien les guerres et bruits de guerre.

Ne rien faire, être là. Reconnaissant.e de pouvoir être en vie. Au chaud. À l’abri. Sans inquiétudes particulières pour soi quant à sa subsistance.
Regarder au-dehors le forsythia en éclaboussures effilées de jaune. Voir les chats aller, venir, toutes vibrisses en émoi.

Découvrir l’infime : ce tissu que l’on n’avait jamais encore vraiment regardé, ni touché ; en percevoir la délicatesse, la légèreté. Repenser à ce rêve dans lequel une étoffe s'étendait sous les yeux, sous les doigts, avec des broderies et des empreintes de broderies, en filigrane des broderies actuelles. Rêve métaphore de la vie: ce tissu souple sur lequel nos vies se brodent d'instant en instant, se superposent, rien n'étant jamais perdu puisque demeure à jamais la trace de nos présences, imprégnant les suivants de notre histoire, peurs et joies mêlées.
Savourer.
Loin des sensations fortes dont on s’enivrait jeune.

Se nourrir de la suavité de ces petits riens qu’on n’aurait jamais pris le temps de découvrir si l’on avait meublé son temps.
Mesurer combien de fois on a pu le meubler ce temps, de stage en stage, de formation en formation, tous plus riches les uns que les autres. Réaliser qu’on a passé sa vie à courir après l’essentiel, qui semblait se dérober dès lors que la promesse que portait le stage ou l’animation était derrière soi.

Banale découverte : tant d'autres avant moi en ont fait part à l’orée de l’automne. Et pourtant, il faut bien témoigner que l’essentiel est toujours ailleurs que l’on croit. Que l’essentiel est de vivre. Là. Ce qui est offert. Dans le silence de ses préférences intellectuelles mais dans la germination de l’unique de son être-là au monde. Dans cette densité de la profondeur de nos terres.

Car c’est plus d’un être-là au monde qu’il s’agit que d’un faire dans le monde.

Encre Mauve 3 avril 2018