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J’ai eu la chance de grandir aux abords d’une grande ville. Mes parents avaient hérité d’une parcelle de terrain et y avaient fait construire une maison.
J’ai eu la chance de grandir et d’assister aux saisons de la terre, de humer l’odeur de la terre retournée pour préparer les semailles, de voir sortir les jeunes pousses, de cueillir les fraises et les groseilles à ma guise, de me goinfrer de cerises, de pêches et de poires, d’observer les poules en train de pondre puis de couver. J’ai vu aussi mon grand père tuer le lapin et voir le sang de la pauvre bête couler goutte à goutte sans en être plus émue que cela. J’ai assisté à un nombre incalculable de couchers de soleil avec mon père qui m’a appris l’émerveillement et participé à autant de veillées d’été, en famille, en silence, les yeux tournés vers la voûte étoilée, la nuit embaumée de l’odeur du grand tilleul. J’ai vu les vers luisants et les étoiles filantes.
J’ai attendu des heures, contemplant les flocons de neige dense, que n’arrive le Père Noël – sans jamais me lasser, bien qu’il ne me soit jamais apparu ! Lassée d’attendre, je me suis contentée de contempler les nuages, d’y deviner des formes.

Sur ce terreau là j’ai grandi.

J’ai étudié. J’ai passé des concours. Je suis entrée à l’école normale. Et là, pour la première fois de ma vie, j’ai eu le sentiment de ne pas l’être normale !
J’ai découvert que dans ce milieu d’intellectuels dont je semblais faire partie désormais, il était bien de pouvoir parler du dernier livre paru, du dernier film sur les écrans, du dernier spectacle parisien.
Je ne connaissais rien de tout cela : je n’avais rien à dire, je me taisais, je me croyais inculte, je me trouvais décalée.
Mais je continuais à regarder les nuages, à lire les visages, à déchiffrer les voix, à saisir l’invisible derrière les apparences ; je m’étais mise à la pratique du yoga.

Et puis les années ont passé. Beaucoup d’années.

Je ne lis toujours pas le dernier livre, je ne vais toujours pas voir le dernier spectacle ni le dernier film ni la dernière expo (et pourtant je vis à une trentaine de kilomètres de Paris).  Je voyage très peu. J’aime toujours contempler les nuages, y découvrir des licornes, si, si, j'insiste, des licornes, me nourrir du rythme des saisons, rester chez moi et lire (oui mais pas le dernire livre qu'il faut avoir lu: rebelle un jour, rebelle toujours!), écrire (même si je n’ai pas la prétention de penser mes écrits dignes d’être publiés) peindre (même si je n’ai jamais exposé ailleurs que dans mon salon), parler avec les uns et les autres au téléphone, correspondre avec les uns et les autres.

Certains me trouvent casanière. Certains le pensent sans doute. D’autres me le disent en face directement. Comme ma voisine qui connaît les moindres recoins des Yvelines et s'en flatte. Si ça lui fait plaisir tant mieux mais pourquoi penser que son mode de vie est meilleur que le mien? car je sens poindre derrière le mot, comme une forme de mépris. D’autres persiflent en croyant faire de l’humour : «  de toutes façons, pour que tu ailles à un spectacle, il faudrait qu’il soit joué en face de chez toi, et encore » mais le disent tout de même.

Je viens de tomber sur un article évoquant la nouvelle « tendance » ; j’ai horreur de ce mot ! Passons. La nouvelle tendance c’est le nesting : rester chez soi, comme dans un nid douillet.
Je ne résiste pas au plaisir de vous citer quelques justifications des bienfaits du nesting : « D’accord, on ralentit, mais pourquoi chez soi ? La réponse est sans doute à chercher dans nos sécrétions. Pour gérer le stress et la performance, le cerveau sécrète une hormone stéroïde : le cortisol, véritable barre énergétique qui nous booste naturellement. Le souci c’est qu’elle entraîne aussi de l’hypertension, une hyperglycémie et quelques dérives permettant d’avoir les coudées franches pour gérer le (seul) stress.
Et à long terme ? Le stéroïde nous rend plus fermé, agressif, rigide mentalement avec une tendance à la paranoïa ou l’apitoiement. Pire, la surproduction de cortisol peut griller les neurones. RIP ?
Pour le faire redescendre, il convient de renouer avec son moi intérieur et se relier avec les autres. Être moins machine et plus humain. Se concentrer sur un rythme biologique et retrouver ses limites humaines, comme cela se ressent en méditant. Partager, écouter plutôt que parler, et faire des choses qui auront une conséquence bénéfique sur les autres feront chuter l’ambiance de tension et vous aideront à redescendre en tours. »

Alors, voilà. 

Je suis rassurée, je suis normale : ne rien faire d’autre que de rester chez moi le week end me permet de ne pas fumer, de ne pas consommer divers produits illicites très à la mode dans les milieux branchouilles des grandes villes, de n’avoir jamais utilisé d’antidépresseurs ni de somnifères (même si le sommeil n’est pourtant pas toujours au rendez-vous- merci mes parents de m’avoir légué votre anxiété nourrie par les difficultés économiques certes mais bon)  et surtout de me relier à cet essentiel qui est depuis toujours la trame de ma vie, sur lequel le fil des jours s’est tissé.

Alors casanière, si cela fait plaisir à certains de me coller une étiquette, je leur laisse le plaisir. Car au fond, peu m’importe : le proverbe que mon père m’a légué est ici tout à fait adapté « les chiens aboient et la caravane passe »…

 

 

Encre Mauve, le 9 décembre 2017

 

La citation est extraite du site suivant : https://detours.canalplus.fr/nesting-rester-chez-soi-devenu-plus-cool-de-sortir/