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Il est venu s’installer chez moi, un jour de bel automne, le soleil enrougissait les feuilles.
Le petit chat l’a suivi dix jours plus tard.
Il est arrivé avec son grand sac de cuir fatigué. Le sac. Lui aussi. Si fatigué de vivre, de poser ses bagages le temps d’une accalmie ou d’une défaite annoncée pour les refaire encore et encore et se replanter quelques mètres plus loin. Comme les racines mises à nu sont blessées par le grand jour…
Si fatigué d’être le terrain de jeux d’angoisses toutes plus violentes les unes que les autres. Revenu plus tôt que d’autres de tous ces jeux de pouvoir, tout ce factice de la société du spectacle où s’entre congratulent les acteurs, les écrivains, les photographes, les journaleux.
Revenu parce qu’il a traversé le miroir plusieurs fois tant il percevait la fuite en avant hors du réel de tout ce microcosme.
Il fait partie des consumés. Quitter le réel pour lui ce n’est pas s’enivrer de rencontres, de cocktails et de mondanités. Quitter le réel, c’est le quitter vraiment. En suspendant son souffle définitivement. En avalant le cachet de trop après avoir bu le verre de trop.
Sans en parler à personne.
Mais il est revenu.
Brisé mais vivant.
Enfin vivant. Si l’on peut dire. Champ de batailles de luttes intestines. La chair à vif prête à la moindre égratignure. Un regard. Un mot. Un soupir. Tout en lui devient ouragan, tornade, tsunami.

Mais il est digne. Il se terre.
Il est là-haut, enfermé dans sa chambre, blotti sous les draps. Il attend que passe l’angoisse. Comme un train qui n’en finirait pas d’entrer en gare.
Le petit chat parfois s’impatiente et se met à sauter sur la porte. Mais dans ces moments là il ne l’entend plus. Il dort.
Enfin, il ne dort pas. Les cachets qu’il a pris l’ont plongé dans l’absence à lui, à moi, au monde.
Il est vivant- absent. Comme parfois mes élèves me donnent l’impression de l’être..
Mais lui, il est léger. Plein de respect pour moi. Jamais une fois il n’est venu faire peser ses angoisses. Jamais il ne s’est permis de s’imposer.
Une délicatesse que je retrouve dans son écriture, toute en finesse.
Car il sent tout, dans sa capacité qu’il a de se quitter pour s’ouvrir à l’autre. D’ailleurs, s’est-il un jour véritablement appartenu ? Il le dit souvent : je, ne m’intéresse pas. Je, n’existe pas. Seul existe le soi. Son moi a été consumé. Un jour. Je ne sais pas bien quand.
Je ne sais pas si cela s’est fait en un instant à la manière dont le séraphin a percé le cœur, les mains et les pieds de François. François d’Assise. Ou bien si les coups de boutoir répétés de la vie ont eu raison de lui. Je ne sais pas. Et peu importe au fond.
Mais dans un monde qui exige de se définir socialement, cette position est d’un inconfort extrême. Il n’y a guère qu’en Inde qu’un sannyasin, de ces solitaires marchant en robe orange sur les chemins de poussière, est pris en charge par la société. Et encore. Il est peu de sociétés pour accueillir avec autant de respect le savant, l’artisan, l’enseignant, le fou, l’artiste, le renonçant, avec la certitude que chacun a son rôle à jouer dans la construction de la société.
Qu’est-ce que cette société qui norme les comportements professionnels, sociaux, sociétaux et qui lamine, rabote, détruit tous ceux qui ne parviennent pas à se conformer au modèle ? Juxtaposition de vies d’errance, de remplissage du temps, d’empilement de biens, de savoirs dont pas un, s’il n’est incarné, ne sert à vivre mieux.
À lutter avec la chimie contre les coquelicots et les bleuets des champs de blé, on a produit des blés indigestes, mais surtout on a asséché la terre de son pouvoir fécondant. À tel point qu’il faut désormais des engrais pour que puissent pousser les semences.
Les hommes ne sont pas mieux traités que les plantes. Et les terres intérieures se dessèchent, se fendillent, s’ouvrent en crevasses que la moindre émotion submergera. Paysages  de désolation.
Apparences d’hommes, de femmes.
Ossements desséchés et recouverts tant bien que mal de l’illusion de chair et de peau.
Retrouver en soi le chemin du vivant. Retrouver le soi au delà du moi.
Il n’est pas loin du but.
Je suis là. À côté. Je ne peux l’accompagner plus loin. Dans la naissance chacun est seul. Comme dans la mort.
Même si naissance et mort sont médicalisées dans nos sociétés, le passage se fait en solitaire. Le changement d’état et la surprise de l’inconnu qui nous attend ne peuvent être anticipés. Se prêter au jeu de vivre ou de mourir. Avec confiance et curiosité.
Je suis là et je comprends quelques heures après pourquoi mon cœur se serrait en pointe, pourquoi la tristesse enserrait mon âme sans raison que je parvienne à nommer.
Après ? Après qu’il soit descendu et m’ait raconté cette femme enfant, son fils brûlé, une rencontre de hasard dans une plongée dans l’enfer. Cette femme brûlée aussi. Ses insultes, ses crachats, sa méchanceté, tout ce tombereau de fumier déversé sur lui, bouc émissaire commode de ses incapacités à tenir debout, à savoir ce qu’est aimer vraiment, de ses angoisses à assister à la lente destruction de ce fils, flamme poète maudit aux mots absinthe.

 

Lorsque tu plonges, je plonge avec toi. Même si tu ne parles pas, même si je ne te vois pas. Par le seul fait que ton cœur est ouvert et que tu ne sais pas le refermer.
Par le seul fait que je tente d’ouvrir le mien qui est sans doute bien plus ouvert que je ne me l’imagine.
Ainsi partagé, j’ose espérer que le poids est devenu plus léger. Sans doute, ce que l’église appelle la communion des saints.

Hier, il m’a aussi raconté le regard méprisant du voisin ; espèce de grande carcasse d’ingénieur dont le cœur n’est sans doute plus qu’un muscle et qui promène sa superbe sur le monde qui l’entoure. Que sait-il de la mort, a-t-il dit.
Raccourci de notre monde.
Mais où est l’essentiel ? Où est ce qui fait que nous ayons envie, besoin, désir de poser un pas de plus sur le chemin de notre vie ? À vingt ans déjà je ne parvenais pas à comprendre de quoi les autres remplissaient leurs vies, je les voyais passer depuis le salon de mon premier étage d’HLM de banlieue, emmitouflés de leurs préoccupations, allant à pas pressés vers l’heure d’après. Et je pleurais de désespoir de ne pas parvenir à trouver le sens. Et j’avançais pourtant sur la route tracée pour moi, allant à la rencontre de ces élèves qui m’étaient confiés, mes doutes insoupçonnables enfouis au fond de moi.

Il est digne ai-je écrit. Plus que ça, il est noble. De cette noblesse de ceux qui n’ont rien amassé de matériel, pas même de cotisations retraite. De cette noblesse et cette élégance de cœur qui ne se montrent pas, qui ne s’analysent pas, qui ne s’auto-contemplent pas, n’en déplaise à ceux qui trouvent son écriture narcissique et impudique.
L’impudeur et le narcissisme sont bien ailleurs, dans la vulgarité de ceux qui disposent de votre temps, de votre argent comme s’ils leur appartenaient, comme s’ils leur étaient dus.
Le petit chat traverse le salon traînant derrière lui un vieux ruban entortillé, souvenir d’un cadeau offert et déballée. La petite fille que j’étais tirait derrière elle un lapin en bois sur roulettes et ne comprenait pas que l’imbécile de lapin la suive avec autant d’opiniâtreté.  Savoir se contenter de peu et jouer d’instant en instant.
C’est ce qu’il fait aussi. Mais sans joie. Le ruban qu’il tire c’est cette éprouvante lucidité qui se transforme en angoisse. Une lucidité comme un rasoir aiguisé sur une peau à vif. Il est des êtres dont la peau est si douce qu’en la touchant on croit toucher leur chair. En direct. Comme si l’on entrait directement dans l’intime. Un rasoir sur ces peaux là et c’est le sang qui jaillit à chaque prise de conscience, à chaque image, à chaque tourment du monde.

Il me touche.
Sa noblesse et sa dignité me touchent. Il ne pèse pas. Il est léger comme ces mésanges qui viennent picorer les graines que je leur donne pour affronter le froid. Il picore l’infime des jours. Parfois même il s’arrête de picorer. Et là, c’est moi qui tremble.  Mais pas de froid. Aucune graine pour me réchauffer. Se pourrait-il qu’il s’envole blessé par l’insupportable obscurité du monde ?
Il m’a parlé des yeux verts. Il les attend et les redoute à la fois.
Les yeux verts ne combleront jamais son attente. Mais ils lui feraient la vie plus douce, plus tendre. Une bulle. Un oxygène pour aller vers ce soi qui l’aimante en vérité au-delà de l’apparence de ses anciens attachements. Qu’il le trouve. Qu’il se laisse trouver. Et qu’il se réconcilie avec lui comme il m’a réconciliée avec l’humanité, m’offrant un remarquable curseur pour comprendre qui profite de moi et qui me respecte vraiment.

 

MC 7 janvier 2017