soleillevantLisant la Bible, enfant, sans personne pour me l’expliquer, j’étais fascinée par certaines phrases. J’aimais particulièrement celle du levain dans la pâte. C’est drôle, je ne comprenais pas, mais ça me touchait profondément. Je trouvais que c’était beau.
Si tout le monde n’est pas chrétien et tant mieux qu’il y ait en ce domaine de la diversité, tant mieux qu’il existe des agnostiques farouches et des athées respectueux du chemin des croyants, pourvu que chacun ouvre dans sa vie, dans son cœur une dimension de spiritualité, tout le monde peut entendre ce que dit cette phrase, que la Bible appelle parabole.

Il suffit de prendre de la farine, de l’eau et du levain, cette part prélevée à la précédente fournée.
Pétrir la farine avec l’eau et le sel, le temps qu’il faut, rajouter le levain, pétrir encore, le temps qu’il faut pour que la pâte ne colle plus aux doigts. Et puis laisser la pâte dans un récipient, à une température suffisante. Et attendre. Attendre en chantant, en regardant le soleil se mirer dans une pensée et l’illuminer de paillettes d’or, en observant le ballet des mésanges occupées à regrouper les matériaux pour bâtir leur nid, attendre en bâillant aux corneilles, qui soit dit en passant, doivent en avoir assez de tous ces bâillements qui leur sont destinés.
Attendre, de temps en temps soulever le torchon qui recouvre la pâte.
Et puis, tout d’un coup, réaliser qu’il se passe quelque chose.
Une odeur un peu aigre qui monte de la pâte.
En approchant son oreille tout près, un doux chuintement, trois fois rien, un murmure.
Et la pâte qui change d’aspect, qui absorbe l’oxygène, qui enfle, s’étire, grossit, occupe plus d’espace.
Attendre encore un peu qu’elle ait pris ses aises.
Et enfin l’enfourner et laisser le feu accomplir sa transmutation.
Sentir la bonne odeur. Arrêter la cuisson. Sortir le pain du four, chaud, doré, craquant, boule riche de promesses, remplie de souvenirs, de tartines beurrées avec les confitures du jardin, de tranches recouvertes du lard cuit dans la soupe.

Le levain.
Merveille.
Le levain, en mettre la quantité suffisante par rapport à la masse de farine et la quantité d’eau pour que la pâte lève.
Cette parabole évoquait le nombre de chrétiens nécessaire pour transformer le monde. Depuis deux mille ans, le succès n’est pas vraiment au rendez-vous. Dommage que les églises se soient acoquinées avec les puissants de ce monde, légitimant leurs œuvres pas toujours honorables. Les églises. Les hommes d’appareil.
Les hommes d’appareil, religieux, économiques ou politiques, ne sont qu’hommes de pouvoir ou d’influence. Ils raisonnent en territoires conquis ou parts de marché ou parts d’électorat. Mêmes armes. Mêmes critères d’évaluation de leur efficacité.

Alors, oublions un peu le contexte de la parabole et demandons nous qui pourrait bien être le levain de cette pâte qu’est l’humanité. Cette pâte faite de grains de blé, multitude, broyés, poudre impalpable de minuscules grains tous les uns semblables aux autres, tamisés, puis farine malaxée, triturée, mélangée à l’eau de toutes ces émotions qui empoignent les êtres.
Ils ne le savent pas, ceux qui pensent qu’il suffit de réduire à l’état de grain de farine, pour dominer le monde, ils ne savent pas qu’au beau milieu de cette multitude, sont cachés des grains de levain.
Ils ne le savent pas encore, la pâte est en train de lever, enfin, ils le pressentent : il n’est que d’observer comment ils s’agitent tous en ce moment pour asservir l’humain, pour le faire rentrer dans une logique comptable, pour lui faire intégrer les valeurs marchandes d’efficacité, de rentabilité, d’urgence, pour gaver nos corps de nourritures qui ne le sont que d’apparence et nos esprits d’ersatz de distractions dont le seul but est de nous distraire de l’envie de nous réveiller.
Ils ne le savent pas encore, la pâte lève, et le levain contamine les petits grains de farine.

Et cette levée est irrésistible.
Autant que la poussée de l’oignon de jonquille qui perce la terre au printemps, que le ciel se colore de rose le matin à l’aurore et se pare de pourpre le soir au couchant, que s’allument au ciel les étoiles lointaines, que la marée revient pour caresser la grève.
Ils essaieront de sauver le contenu de leurs coffres forts.
Et nous rirons très fort lorsqu’ils constateront que nous préfèrerons l’entraide et le partage, le don et les offrandes et que nous nous passerons de leurs trésors sans âme.
Ce jour où nous rirons, ce sera un soleil qui s’allumera dans tous les recoins de la terre, l’humanité enfin sera prête à vivre et pas à subsister.

 

MC Février 2016