DSC08483Devenir fou de douleur. Fou à n’en plus trouver le sens. Fou à ne plus savoir comment vivre un jour de plus, un instant de plus.
Folle de douleur, car c’est d’une femme qu’il s’agit.
Son histoire est trop lourde à porter pour que je la porte seule. Pardon de la partager avec vous, je ne peux pas faire autrement. Peut-être qu’après l’avoir lue, cette histoire, vous porterez avec moi cette femme dans votre cœur et qu’il y aura un peu de lumière autour d’elle. Une de ses amies m’en a parlé hier. Une femme de son village qui vit maintenant avec ça. Comme tous ceux du village.

Un voisin l’avait vue la veille dans son jardin.
Le soir, tout était éteint chez elle. Elle ne rallumera plus les lumières. Elle a été enterrée, hier.
Le cimetière était plein. Tout le village, et les villages alentour étaient venus la saluer une dernière fois, la Raymonde.
Il y a eu la messe. L’église était pleine. Elle aimait à s’y rendre depuis toujours et plus encore depuis que son fils s’était suicidé, un beau matin ensoleillé. Il ne tournait pas rond son fils. Le médecin lui avait donné des médicaments pour qu’il aille mieux. Mais ça l’abrutissait tout ça. Il a tenu huit ans, ratant plusieurs suicides. Un jour il ne s’est pas raté.

Ils vivaient en haut de la colline, là où la route s’en va en serpentant vers la vallée, là où l’automne les arbres se parent de roux, de jaune, d’or, d’incarnat, dodelinant leurs têtes sous la poussée du vent, là où les courbes douces s’abandonnent sous la caresse du regard. Là aussi où l’hiver il fait seul et bien froid sous les hautes congères qui vous barrent l’accès à l’autre route, celle qui va au village. Ô, ce n’est pas qu’il restait grand chose au village de ces années passées où chaque mois accueillait une foire, où une dizaine de bistrots désaltérait les assoiffés et voyait se nouer des accords à grand coup de « top là ». Non, il ne restait qu’un seul bistrot, une boulangerie et une épicerie.
Le fils s’est suicidé, les autres enfants ont grandi, se sont mariés, ont eu des petits à leur tour. Mais la Raymonde, elle portait au cœur une plaie saignante. D’ailleurs, ceux qui avaient des yeux pour voir, savaient quand elle était passée, à ces gouttes vermeille qui tachaient la poussière. Vous ne me croyez pas ? Et bien, si, la mort de l’enfant laisse une blessure que jamais le temps ne referme. Malgré les souvenirs. Ou peut-être à cause d’eux.

Elle décorait l’église, la préparait pour les fêtes de grandes brassées de fleurs que son jardin généreux offrait à profusion. Elle chantait aussi. Elle y mettait son cœur à prier le bon dieu, espérant secrètement je ne sais quelle joie ou quelle consolation. Elle jouait aussi de l’harmonium. Elle entraînait les fidèles étonnés par son entrain et sa foi inaltérable.
Avec la Marthe, sa conscrite, elles passaient du bon temps, à deviser de tout et de rien, la chaleur, le dernier né du Jacques, le prix du fuel, la fête du village à laquelle elles participaient avec enthousiasme, pétrissant du bon pain, fabriquant des tartes aux myrtilles et des pâtés gras pour engranger quelques sous pour le club du troisième âge. Ils iraient à Lourdes cette année, et puis au spectacle, et puis au restaurant. Et puis, ils participeraient aussi au téléthon et tricoteraient des carrés de laine pour en faire des couvertures pour les plus démunis.
Elle était née au village. Un village étendu sur plusieurs collines. Mais un village tout de même.

Et puis, son mari était mort, peu après les suicide du fils. On les voyait souvent se tenir par la main, tous les deux; ils étaient amoureux comme aux tout premiers jours.  Elle s’est retrouvée seule dans la grande maison qu’ils avaient bâtie pour accueillir leur nichée. Dans cette grande maison lourde d’images qui lui revenaient devant les yeux quand elle s’y attendait le moins : son fils, le fusil, la chambre, le bruit, l’épouvantable bruit à côté, la porte, l’indicible, l’insupportable vision. Il a bien fallu pourtant nettoyer les murs. Et ça lui revenait la Raymonde. Les images, les sensations, le hurlement de louve à ébranler les murs, et l’eau qui sourd des yeux, intarissable, d’heure en heure, le jour, la nuit.
Seule. Malgré ses enfants, les autres, qui venaient la voir souvent. Son petit fils dont elle était si fière. Seule.
L'église était devenue sa seconde maison. Elle y servait avec coeur et constance.
Et puis, ses mains, impossible de s’en servir comme avant depuis qu’elle s’était cassé le poignent. Des mains de douleur et de peine. Plus possible de jouer de l’harmonium. Et sa voix, brisée par les chagrins. Plus possible non plus de chanter à l’église.
Alors, elle s’est repliée sur elle-même. Elle disait à qui voulait l’entendre qu’elle se sentait devenir mauvaise, méchante. Elle ne supportait plus celle qu’elle croyait être devenue.
Son fils avait prévu de la conduire chez le médecin. Le lendemain.

Il est venu le soir. Le ciel était clair et la lune était brillante. Tout était noir dans la maison. Les volets pas fermés. Il l’a cherchée. Il ne l’a pas trouvée. Il a fait venir les gendarmes.  Gendarmes, gens des drames. Ils sont venus, avec un chien.
Ils sont allés au bassin de décantation en aval du village. Elle n’y était pas.
Ils sont remontés au hameau. Le chien s’est précipité près de la fosse. L'ancienne fosse à purin, remplie maintenant d'eaux de pluie, fermée avec de vieilles planches. Il y en avait une chez mes grands parents dans laquelle mon grand père vidait les pots de chambre et dans laquelle il puisait le liquide fermenté pour nourrir son jardin. J’en sais l’odeur nauséabonde et la couleur aussi. Il y en avait avant dans chaque jardin attenant aux maisons.
Elle qui ne pouvait plus se sentir et qui se trouvait moche et sale, elle est allée finir ses jours là. Dans de l'eau croupie. Dans ce lieu symbolique où autrefois on vidait les déchets.
Elle n’a pas attendu son fils, la visite chez le médecin. Elle s’est elle-même ensevelie.

Les mots me manquent pour dire mon désarroi. Je me souviens l’avoir croisée cette femme dynamique, il y a de cela une dizaine d’années.
Les campagnes, nos campagnes françaises, bien loin des lumières de la ville, lorsqu’arrive la nuit et ses cieux constellés d’étoiles, sont elles aussi des lieux de grande solitude. Aucun lieu ne console vraiment d’exister lorsqu’on ne parvient plus à être.

 

MC janvier 2016