aq martine 0148

Il était là. Il semblait m’attendre.
Depuis très longtemps.
Droit, solide, campé sur la terre. Sa tête si proche du ciel. 
Il respirait lentement ; si lentement qu’on eût dit une palpitation. De celle qui anime le fond des océans ou bien les galaxies. Un souffle si puissant qu’il enveloppait instantanément qui posait ses pas dans sa radiance.
Autour de nous, le silence se fit.
C'est-à-dire qu’en moi le silence survint.
Les enfants couraient toujours en jouant aux indiens, les nourrissons affamés alertaient leurs nounous, les baladeurs des jeunes vociféraient du rap, les klaxons des voitures ne cessaient leur concert. Mais je n’entendais rien. Plus rien. Plus rien n’existait que lui et moi.

Il était beau, d’une beauté sereine et tranquille qui n’éclabousse pas mais qui dépose sur l’autre un peu de sa lumière. Beau et rassurant. Il restait silencieux. Me regardant. M’accueillant dans cet accueil total et confiant dont seuls sont capables les tout petits avant que la vie ne leur apprenne qu’elle n’est pas toujours tendre.
Je sentis peu à peu qu’il s’approchait de moi, tant l’amour qui se dégageait de lui irradiait puissamment. Il me sembla alors le voir se mettre à danser. Une danse comme son souffle. Lente, si lente qu’à moi seule elle semblait destinée.
Le soleil était doux. Tout dans ce printemps respirait la promesse, depuis le chant des piafs aux bourgeons reverdis. C’était belle saison pour me sentir aimée d’une telle intensité. Sans  condition aucune, avec une bienveillance que même en mon souvenir je n’ai jamais connue. Sa présence m’avait libérée en un instant du poids de mon passé, de mes tristesses, de mes attentes. J’étais reconnue pour celle que j’étais. J’étais nue devant lui et il m’accueillait. Totalement.
J’entrai alors en sa danse, laissant mon corps bouger comme il le souhaitait. Mes bras s’élevaient en couronne. Mes pieds traçaient au sol des empreintes légères, caresses pour la terre. La beauté lovée dans cette rencontre éclatait au grand jour, joyau scintillant extrait de la gangue de l’instant.

Cet instant aurait pu durer jusqu’à la fin des temps. Cette attente sereine de ma seule présence était un baume pour mon âme. Je me livrai à lui totalement, mes pensées suspendues, tout mon être tourné vers cette joie intense et inédite qu’il m’offrait instant après instant. Je n’avais plus d’âge. Je n’étais plus rien. Rien que cette présence au présent de cette indicible union.
Il était magicien, sage parmi les sages, initié sans doute aux secrets de la vie. Il avait traversé les saisons de son âge. Quelques rides avaient gravé sa peau. Mais, en ce printemps, il portait fier et beau sa parure sans âge, sa verdeur sans égale. Je le quittai à regret, appelée par quelque autre rendez-vous futile, avec la conscience aigue que je venais de recevoir un cadeau inestimable.

Quand je viens à Paris, j’ai rendez-vous avec lui. Je sais qu’il m’attend. Patient. Il a tout son temps. Il m’aime et il sait que j’existe. Et moi, je suis rassurée de le savoir, cœur ouvert, en accueil absolu. Un jour je vous le présenterai, si vous venez avec moi au jardin du Ranelagh, dans le 16ème arrondissement, là où nous nous sommes rencontrés, à la mi journée d’un stage de chi kong.

C’est un marronnier majestueux.

 

MC Décembre 2015