blé_épis-retravaillé

Il était dans le quartier. Il m’a téléphoné.
Bien qu’ayant quitté le lycée depuis plus de trois ans, il a conservé mon numéro de téléphone.
C’est un ancien étudiant. Un jeune des cités. Parachuté à cinq ans de son Afrique natale pour fuir les conflits. Confié à une tante.
Vingt ans qu’il est en France. Je ne sais même pas s’il est français. C’est en écrivant que je me le demande, car, à vrai dire, je m’en fiche. Derrière la pièce d’identité se cache un individu, unique. Avec son poids d’histoire. Avec ses émotions. Ses efforts. Ses échecs. Ses réussites.
Quand il est arrivé en première année de BTS, j’ai vite compris qu’il aurait de grandes difficultés à l’écrit. Ses phrases étaient bancales, sa grammaire et son orthographe épouvantables.
C’était un être d’une gentillesse rare. Toujours souriant. Extrêmement poli.
Les matières que j’enseignais, le droit et l’économie, l’intéressaient. Il participait de manière pertinente en cours.
Quand il a passé son BTS la première fois et qu’il l’a raté, toute l’équipe enseignante en fut désolée. Il avait validé quelques matières, il était dispensé de suivre tous les cours.
Nous nous efforçâmes de le soutenir, chacun à notre manière.

C’est lors d’un entretien individuel qu’il m’apprit son histoire et son éloignement de son Congo natal.
Il a eu son BTS. Et depuis il travaille dans l’entreprise qui l’a accueilli en stage. Il s’implique depuis sept ans dans un club de foot de sa ville. Il dirige maintenant une école de foot. J’ai retrouvé un homme, mûr, empreint d’une profonde humanité. Il transmet des valeurs de respect et de loyauté à tous ces gamins qui lui sont confiés. Il joue un rôle d’éducateur et de référent.
Il revient du Congo où il a retrouvé ses parents, des frères et sœurs dont il a fait connaissance. Et nous avons évoqué son pays pendant près de trois heures, sans que j’ai eu le sentiment du temps qui passait.

Il a questionné son père sans arrêt durant son séjour, cherchant à comprendre les privations des uns, l’enrichissement des autres. Il m’a raconté les vexations dont sont victimes le peuple congolais de la part de ces riches étrangers qui investissent dans son pays. Il m’a raconté la résignation de ceux qui ne vivent qu’avec un repas par jour et qui sont contents lorsqu’ils ont pu l’avoir. Il m’a raconté comment malgré cela, ils parlent beaucoup entre eux, et se racontent des histoires, pour occuper le temps, car le travail est rare et le soir l’électricité manque, car elle est distribuée de manière séquentielle aux différents quartiers de la capitale.
Il m’a raconté la corruption à tous les étages, comprenant que la nécessité prime parfois sur l’éthique : quand il faut nourrir sa famille, on peut être conduit à des extrémités.
Il m’a raconté comment il a vu s’allumer des étoiles dans les yeux de ses frères et de leurs amis, lorsqu’ils évoquent la vie en Europe. Il a essayé de leur faire comprendre que l’Europe n’est pas un eldorado – il en sait quelque chose ! Mais, selon lui, la manière de se comporter des touristes friqués dans son pays envoie l’image d’un occidental plein aux as et comblé par la vie. Une image tentante pour eux qui sont si démunis.
Il m’a raconté que sans l’argent qu’il envoie tous les mois à sa mère, elle ne pourrait pas se faire soigner : les hôpitaux sont payants. Et elle serait peut-être morte…

Et puis, il m’a fait part de ses projets : se faire construire une maison, trouver un autre travail- il ne veut pas vendre des fenêtres toute sa vie, mais avec un bac plus quatre en période de chômage, il ne se fait guère d’illusion sur les salaires qui lui seront proposés. Son dernier projet c’est de créer une ONG pour venir en aide à son pays natal. Mais il hésite : faut-il privilégier le sport ou la culture ? Et puis, la priorité n’est-elle pas que tous puissent manger à leur faim ?

Nous avons évoqué les attentats de vendredi – ceux de Paris et les guerres au Congo.
Il m’a expliqué que les guerres se situent au nord du pays, aux frontières. Là où l’on trouve les minerais…exportés pour être intégrés dans nos produits manufacturés dont nos fameux smartphones…
Nous avons parlé du communautarisme. Il m’a avoué que finalement il se replie lui aussi sur ceux avec il partage le plus d’idées, de valeurs. Ceux avec qui c’est simple d’être. Parce qu’on a pas besoin de se justifier, de se défendre ou de défendre son point de vue. Mais ne sommes nous pas tous finalement ainsi?
Pour ma part, fréquenter des personnes avec lesquelles il faut tout ré-expliquer, et bien, ça me fatigue. Je dois avoir passé l’âge ou perdu l’enthousiasme. Mais l’ai-je un jour vraiment eu, tant la diatribe me lasse, les joutes oratoires m’épuisent  et les beaux parleurs ne me dupent plus ? Nous fréquentons ceux qui nous ressemblent le plus. Nous avons convenu que l'école est vraiment un lieu de mixité. Mixité qui disparait ensuite.

Un ancien élève me disait que j’avais semé de bonnes graines.
Sans bon terreau, n’importe quelle graine s’étiole.
Cet ancien étudiant avance le cœur ouvert, et porte en lui une haute idée de l’homme et de l’humanité. Probablement que mes cours d’économie lui ont offert des clés pour organiser ses pensées, et j’en suis ravie.
Je l’ai encouragé à continuer à essaimer ses valeurs auprès des jeunes. J’attends qu’il me tienne au courant de l’avancement de son projet d’ONG.
C’est un homme de bien, un artisan de paix.
Je lui souhaite une belle vie féconde.
Qu'il soit remercié ici d'être venu et d'être qui il est malgré toutes les difficultés qu'il a pu rencontrer.

MC Novembre 2015