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J’ai visionné récemment un documentaire consacré à Staline.
Je savais et je ne savais pas en fait.
Mes parents communistes y avaient tant cru à l’URSS et n’avaient vu que le rêve de partage, d’égalité et de fraternité qu’ils s’efforçaient de mettre en œuvre dans leur propre vie, ouvrant leur porte à l’un, à l’autre, secourant l’un ou l’autre, prêtant de l’argent et le récupérant avec difficultés…
Ils m’ont transmis cet amour de l’humain, cette vision d’un monde où chacun pourrait satisfaire ses besoins, sans entraver la satisfaction de ceux des autres.

La question de Staline n’a jamais été abordée. Et pourtant eux aussi ont su. Ils n’ont pas pu entendre peut-être. Et à juste titre, c’est tout bonnement inentendable ce qui s’est passé là-bas. Et tous les mots débutant par "in", intolérable, insupportable, inadmissible, inenvisageable ne suffiraient pas à décrire le sentiment qui m'a étreint au fur et à mesure où le documentaire se déroulait.
Au même titre que ce qui s’est passé dans les camps allemands pendant la seconde guerre mondiale.
Je n’ai retenu de ce documentaire qu’une accumulation de crimes, de génocides à cette envergure là, d’une tentative d’emprise sur les pensées, les croyances, d’éradication de l’intérieur de l’être.
Inenvisageable...oui, que l'on ne peut regarder en face, tant cela n'a pas de visage qui ressemble à l'image de l'homme.

La terre russe est rouge.
Rouge du sang de tous ceux qui ont perdu la vie, assassinés par l’arme blanche ou l’arme à feux. C’est égal. Elle est rouge. Gorgée de violence.
Rouge du sang de tous ceux qui ont perdu la vie, détruits à petit feu par le régime tsariste, ou détruits méthodiquement par le régime stalinien.
On dit des russes qu’ils boivent. On dit aussi de ceux qui boivent qu’ils le font pour oublier. Mais comme on les comprend.
Comment oublier cet empilement d’horreurs, perpétrées de génération en génération ? Quelle transmission apporter si ce n’est celle de la souffrance, de la colère, de la haine, de l’envie de vengeance.
J’ai récemment rencontré dans un restaurant une femme qui assurait le service. Blonde. Peau très blanche. Un petit accent.
Russe. Nous avons échangé, mes compagnons de table, elle et moi.
Ce qui m’a frappée, tout le temps de cette conversation, c’est son visage.
Pas un visage. Un masque. Aucun sourire. A aucun moment.
Je me suis demandée quelle tristesse vivait en son âme pour ne plus pouvoir sourire, ne fût-ce qu’un instant.
Si je ne peux généraliser à partir d’une personne, ce qui serait intellectuellement malhonnête, je peux au moins m’interroger sur la manière dont les russes ont pu digérer cette période de leur histoire. Période, si j’ai bien compris, durant laquelle il semblait impossible d’échapper aux diktats incohérents des dirigeants du parti.

Staline comme Hitler mais comme aussi ces popes à l’école desquels il s’est nourri, a su trouver le chemin des âmes et les manœuvres manipulatoires pour asseoir une emprise mûe par la nécessité de conserver le pouvoir. Bien - enfin bien, c'est une figure locutoire. Ceci étant dit, pour lui, comme pour Hitler, s’interroger sur ce qui a permis à de tels êtres de galvaniser des foules entières, de les séduire puis de les mener précisément là où c’était prévu n’est pas inutile.
Dans les deux cas, la situation économique était trouble pour le moins. Les ouvriers vivaient des conditions de travail épouvantables pour des salaires de misère. Je ne vais pas ré-écrire le Capital. Marx y a consacré sa vie !

Le capitalisme sous-tendu par les idées libérales ne permettrait donc pas d’atteindre ce fameux optimum de Pareto, qui dit que l’intérêt général est nécessairement satisfait si les intérêts individuels le sont. Et corollaire de cet optimum, la recherche de son intérêt individuel, bien compris, est la seule voie pour que collectivement la société soit équilibrée.
Ah…Tiens donc.
Et il existe encore quelqu’un pour croire VRAIMENT à ces inepties ?
Parce qu’au fond, qu’est-ce qui fait le lit des désespoirs, des envies de vengeance, qu’est-ce qui fait le lit des tyrans de gauche ou de droite ? Mais c’est la misère. Tant qu’il y aura sur terre, des hommes, des femmes et des enfants qui auront faim pendant que d’autres vivent dans l’opulence, il y aura des frustrations bien légitimes. Qu’ensuite, elles deviennent violence, ce n’est que l’ordre des choses. Et quand cette violence est canalisée et manipulée par un dangereux psychopathe avide de pouvoir, cette violence est déclinée au centuple.

En visionnant ce documentaire, pour peu qu’on ait des préventions contre le socialisme, on ne peut que faire l’amalgame entre les idées et ces horreurs, cette tentative de déracinement des idées par la force, ces camps de travail, cet esclavagisme. Comment justifier des moyens pareils pour des idées aussi généreuses. Le diction affirme bien : « la fin justifie les moyens ». J’ai parfois entendu mon père oser « pour faire changer les hommes, il faut parfois la violence » Mais pour moi c’est inacceptable. Insupportable. Et cela ne change que l’apparence des choses. Le choc en retour peut être extrêmement violent.
Et pour autant, je ne renie en rien ces idées d’un monde dans lequel tous les hommes seraient libres et égaux en droit comme l’affirme le préambule de notre Constitution.
Avec un tantinet de cynisme, entre nous soit dit…


Je me sens tout à fait proche de l'analyse de Marx et de tous ceux qui se sont érigés contre un système exploiteur et lamineur de vie et de conscience. Comment tolérer que certains parce qu'ils sont plus forts, parce qu'ils sont plus rusés, plus canailles, parce qu'ils ont hérité du patrimoine constitué par leurs ancêtres, on ne sait pas toujours très bien comment, comment tolérer que ceux-là ne connaissent pas les affres de la faim et de la misère tandis que d'autres triment pour eux dans des conditions de travail et de stress intolérables?
Je ne parle pas de ceux qui tentent tant bien que mal de créer leur propre activité, pris en tenailles entre les contraintes juridiques, fiscales et leur envie de voir prospérer leur affaire. Avoir envie de créer et de s'enrichir ne me semble pas être mal en soi - bien qu'il me semble qu'il existe d'autres manières de trouver sa place dans une société et d'y être heureux!
Je suis persuadée que ce monde ne naîtra pas, ne naîtra jamais du capitalisme. Le capitalisme mû par le dieu profit ne peut engendrer que des situations enfériques ; l’histoire le prouve à l’ouest avec Hitler comme à l’est avec Staline.

Le capitalisme joue sur les mêmes ressorts que ces deux psychopathes. Il est encore plus pervers car il avance masqué et sous couvert d’améliorer le confort au travail des ouvriers, il installe l’automatisation dans les usines, remplaçant progressivement l’homme par les machines, l’expulsant des usines qui ont signé son avènement avec l’avènement de la production et de la consommation de masse. Sous couvert d’amélioration du niveau de vie, il produit des biens cherchant  à les produire au moindre coût par tous les moyens, y compris en déplaçant bien loin de son centre névralgique des conditions de travail et surtout de rémunération que les ouvriers occidentaux n’acceptaient plus.
Il a mis en place peu à peu, se servant des découvertes de la psychologie moderne pour concevoir le moyen de susciter le désir chez l’être humain en lieu et place du besoin. Je veux parler de la publicité.
Publicité au service des objectifs économiques privés ou institutionnels : écouler des stocks de lait, vendre la production d’agrumes par exemple.
Publicité de toute façon manipulatoire, s’adaptant aux contextes sociaux, mettant en avant les valeurs à la mode pour mieux vendre des produits.
Publicité instillant peu à peu un modèle social dans les têtes des consommateurs, avec le recours à des images subliminales axées sur les peurs ou les pulsions les plus profondes de l’homme : le sexe et la mort.

Ne nous leurrons pas. Il n’y a nulle part de volonté réelle d’offrir à l’homme la place qui lui revient. Aucun système n’y songe vraiment. Tant que l’argent sera la clé de la vie ou de la survie, tant qu’amasser de l’argent sous une forme ou une autre sera un objectif en soi, aucun système ne fonctionnera. Tant que l’économique primera sur le social. Tant que son nombril sera l’aune de la mesure du bien-être.
C’est pourquoi, seuls les systèmes qui éradiquent cette dimension pourront restaurer l’homme dans sa dignité. Des systèmes basés sur l’échange de ce que l’on sait faire le mieux. Chacun selon ses moyens, selon ses talents.

Enfin, ce documentaire pose aussi la question des phénomènes de foule, pour les cas de l’Allemagne nazie et de la Russie stalinienne, des phénomènes de mimétisme, d’imitation, d’envie pour notre société occidentale dans un premier temps et pour le monde entier depuis que la globalisation a unifié le marché des biens, et uniformisé peu ou prou nos manières de nous nourrir, notre goût pour les innovations technologiques, notre attirance pour le luxe.
Ecoutant les actualités ce matin, j’apprends la mort de René Girard. Je découvre un des concepts centraux par lequel il explique la violence dans le monde : ce qu’il appelle «  le désir mimétique ». Désir qui nous fait désirer ce que l’autre possède…J’en étais donc là de ma réflexion. Je ne connaissais pas le concept. Mais à observer la société depuis quarante ans que j’enseigne l’économie, je suis arrivée aux mêmes conclusions. René Girard était un chercheur. Moi, une simple enseignante.
Mon propos ? Réaliser que le monde est mû par ce « désir mimétique » est accessible à chacun qui déplore cette violence et qui aspire, pour l’homme, à un autre destin.

Quand comprendrons nous enfin que ce désir qui nous est insufflé à grands renforts de moyens – le coût de la publicité représente plus de 50% du coût de revient d’un produit tout de même – que ce désir est provoqué ? Que nous sommes instrumentalisés ? Que l’on va chercher des ressorts dans la profondeur de notre âme pour que perdure un système qui ne profite financièrement qu’à un petit nombre et qui en laisse tant sur la touche ? Que nous sommes violés dans notre intimité, et avec notre consentement arraché « qui ne dit mot consent »… ?
Quand ? Quand aurons-nous la nausée de tout ce sang versé ? Quand les femmes cesseront-elles de voir mourir ceux qu'elles ont portés dans leur ventre pendant de longs jours, allaités, ceux dont elles auront guetté le premier sourire. Quand? Quand tous ceux, toutes celles qui aiment l'homme pourront-ils arrêter de pleurer et de s'enduire le visage de cendre tandis que leur gosier s'en emplit de leur goût? Quand?

Ce qui me rassure, c’est que le capitalisme est à l’orée de sa chute, privant progressivement la grande majorité des moyens de consommer, en généralisant le chômage de ceux qui ne sont plus considérés que comme des facteurs de production ou des éléments de coût. Ce qui m’inquiète, c’est que cette chute risque de provoquer l’entrée dans un régime totalitaire, en France comme ailleurs.
Et avec un régime totalitaire, on ne discute plus, on violente, on assène, on légifère par ordonnance, on stigmatise, on sépare, on exécute. Et pour peu que ce régime soit entre les mains de psychopathes, c’est reparti pour qu’un voile de sang colore les rivières et imbibe à nouveau la terre, avec tout le cortège de violences policières, de privation de liberté de s’exprimer voire de penser et de torrents de larme et de d'ondes de détresse.

Est-ce cela que nous voulons VRAIMENT ?
Avons-nous une alternative ?

La solution n’est pas nécessairement radicale. Elle est ailleurs. Dans la construction d’autres relations, dans le développement d’autres valeurs, autour de soi, dans la proximité. A la ré-introduction d'une autre dimension dans nos relations avec les autres, dimension d'écoute, de respect, d'humanité, de tendresse, de rires partagés. Sans pour autant tendre le dos pour se faire tondre par tous les opportunistes et sangsues qui se nourrissent de ces belles énergies, qu'ils en soient conscients ou pas!
Cela prendra du temps, cette sortie du système. Je ne la verrai sans doute pas. Mais elle me semble la seule viable.
Parce que je pense que l’homme vaut mieux que d’être instrumentalisé par un système qui n’a cure de la vie humaine.

MC Novembre 2015

Un complément à cet article:
Une professeur d'histoire contemporaine s'insurge sur le traitement des faits infligés par France 2, à la vérité historique.
Il me semble indéniable que Staline était mu par un appétit de pouvoir féroce.
Le danger qui est mis en évidence par cette professeure est d'assimiler Staline au communisme, ce qui est évidemment une malhonnêteté intellectuelle. Que ne pourront pas entendre ceux qui sont persuadés que le communisme c'est le mal absolu...
Voilà comment sous couvert d'apparence d'information, on viole l'histoire et EN MÊME TEMPS, les spectateurs.
Une illustration de plus s'il en fallait des pincettes avec lesquelles il faut prendre ce qui nous est livré par nos me(r)dias.
A quelques jours des prochaines élections, ça laisse songeur...

APOCALYPSE STALINE : L'HISTOIRE REINVENTEE PAR FRANCE TELEVISION !

Par Annie Lacroix-Riz, professeur émérite d'histoire contemporaine, université Paris 7 (*) Les trois heures de diffusion de la série " Apocalypse Staline " diffusée le 3 novembre 2015 sur France 2 battent des records de contrevérité historique, rapidement résumés ci-dessous.

http://evry-mosaique91.hautetfort.com